« Le grand problème de l’Afrique est de ne pas avoir su capitaliser sa culture pour développer son identité » (Dr Mukwege à la Biennale de Luanda)

Le Docteur Denis Mukwege, le prix Nobel Congolais de la Paix s’est adressé à plusieurs invités à l’occasion de la cérémonie d’ouverture de la Biennale de Luanda-Forum Panafricain pour la Culture de la Paix ce mercredi 18 septembre 2019.

Devant des chefs d’Etats, des dirigeants de l’Union Africaine, les représentants de l’UNESCO et d’autres invités, le responsable de l’hôpital et la Fondation Panzi a estimé que face aux nombreux défis auxquels l’Afrique doit faire face, notamment la sécurité, le développement et le respect des droits humains, la culture de la paix doit être au centre de l’attention individuelle que collective.

«Notre culture et notre patrimoine matériel et immatériel africain sont d’une grande richesse, mais trop souvent méconnus ou oubliés, et donc ne sont pas suffisamment exploités pour répondre aux enjeux actuels et futurs de notre continent. Pourtant les solutions sont en nous, elles sont dans nos racines, dans notre ADN panafricain. Puisons ensemble dans nos valeurs, nos traditions, notre culture pour retrouver le chemin de la prospérité et de la paix » a-t-il appelé.

Après avoir rappelé l’organisation en terme politique et organisationnel, au niveau communautaire, sur le plan de la gouvernance politique, en matière de droits et de libertés ou encore sur le plan artistique et culturel, l’homme de Panzi comme on l’appelle s’est interrogé concernant la transmission de connaissances Africaines. « Qui exploite encore notre savoir-faire ancestral ? Qui forge notre identité ? » s’est-il questionné.

« Le grand problème de l’Afrique est de ne pas avoir su capitaliser sa culture pour développer son identité. L’adoption de la culture importée a abouti à l’incapacité de maîtriser sa propre tradition et la tradition importée. Nous sommes donc assis entre deux chaises, ce qui nous maintient dans une instabilité permanente qui nous empêche de construire une paix durable.

Depuis l’arrivée de la monétarisation, les enfants sont dans la malnutrition car la femme ne gère plus notre grenier et nos biens communs comme autrefois. Avec la même terre et les mêmes capacités, la grande majorité des Africains est aujourd’hui plongée dans la pauvreté. Nous l’avons vu, tant sur le plan politique qu’économique, social ou culturel, mais aussi dans le domaine des droits humains, l’Afrique ne vient pas de nulle part et n’a pas attendu le 21e siècle pour entrer dans l’Histoire : des structures et des normes, reflet de valeurs et de traditions, ont bel et bien existé mais ont été délaissées” a-t-il déploré.

Aujourd’hui, dit-il, les autorités récoltent les taxes mais la redistribution des biens et des services ne se fait plus de manière équitable. Bien que les femmes soient la colonne vertébrale de l’économie africaine, elles sont reléguées à des êtres de second rang, s’étonne “l’homme qui répare les femmes”. Le débat public où les citoyens prenaient leurs informations et exprimaient leurs doléances a laissé la place à l’ère de la manipulation des masses et de l’oppression de la pensée libre, rappelle-t-il.

Mukwege dit avoir fait un constat que les nouvelles formes d’organisation et de gestion pataugent, voire même régressent. Selon lui, l’Afrique est en voie de subir une troisième colonisation, après le temps de l’esclavage, puis celui de la colonisation des Occidentaux, « la Chine est en passe de tout s’accaparer dans le cadre d’une globalisation non inclusive, bien souvent en collusion avec nos autorités qui bradent nos ressources naturelles et vivrières, en veillant plus à leurs intérêts personnels qu’au bien-être de leurs peuples ».

“Quel traumatisme pour nos peuples ! Quelle dissociation par rapport à nos valeurs et notre identité ! Où est notre solidarité ? Où est notre fraternité ? Où est notre dignité ?” s’est-il encore interrogé.

Le prix Nobel de la Paix 2018 a profité de la tribune lui offerte pour réaffirmer que pour construire la paix, l’Afrique a avant tout besoin de puiser dans ses ressources culturelles et humaines et d’adapter ses valeurs à ses origines pour se réapproprier une véritable identité, et enfin permettre le développement humain, social et économique du continent et de ses peuples.

Jean-Luc M.

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